Comprendre la Précarité Menstruelle

La précarité menstruelle n’est pas un slogan, c’est une réalité vécue par des millions de femmes et de filles, et qui demeure encore largement invisibilisée. Elle désigne l’ensemble des difficultés liées à l’accès aux protections hygiéniques, aux infrastructures adaptées, à l’information et à la reconnaissance sociale des menstruations. L’Organisation mondiale de la Santé rappelle que la gestion hygiénique des menstruations (GHM) fait partie intégrante de la santé publique et des droits humains fondamentaux (OMS, 2020). Pourtant, dans de nombreux pays, dont le Sénégal, ce droit n’est ni garanti ni même pleinement reconnu.


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« La précarité menstruelle n’est pas qu’une question d’hygiène, c’est une question de dignité. Quand une fille ou une femme n’a pas accès à des protections périodiques, c’est son éducation, sa santé et sa liberté qui sont menacées. »

— Rapport UNESCO, 2021

Comprendre la précarité menstruelle, c’est d’abord la relier à une question de justice sociale. Au Sénégal, une femme dépense en moyenne 12 000 FCFA par an pour acheter des protections hygiéniques (ANSD, 2022). Dans un pays où plus d’un tiers de la population vit sous le seuil de pauvreté (Banque mondiale, 2023), ce coût est exorbitant. À cette barrière économique s’ajoute une injustice fiscale : les protections hygiéniques sont encore taxées à 18 % de TVA, comme si elles étaient un produit de luxe et non un besoin vital.

Mais la précarité ne se résume pas aux coûts. Elle prend des formes multiples :

  • Sanitaires, lorsque des femmes utilisent du papier journal, des chiffons ou du sable faute de protections adaptées, au risque d’infections et de complications gynécologiques.
  • Éducatives, lorsque des adolescentes manquent jusqu’à 20 % de leurs journées de classe chaque année à cause de leurs règles (UNICEF, 2021) , compromettant leur scolarité et leurs chances futures.
  • Sociales, lorsque les menstruations deviennent un tabou, source de honte, d’humiliation et d’exclusion, forçant certaines à se retirer de la vie publique.

La philosophe Martha Nussbaum rappelle que la dignité humaine ne peut être fragmentée : elle suppose que chaque personne ait la capacité réelle de participer pleinement à la société (Nussbaum, 2011). Or, comment parler de dignité quand des mères de famille doivent choisir entre acheter des protections ou nourrir leurs enfants ? Comment parler d’égalité quand des filles voient leur scolarité compromise par un phénomène biologique naturel ?

La précarité menstruelle n’est pas seulement une question de santé ou d’éducation : c’est une question de droits. Elle interroge notre conception même de la justice et de l’égalité. Amartya Sen insistait sur le fait que le développement se mesure non seulement en croissance économique, mais surtout en libertés réelles offertes aux individus (Sen, 1999). L’absence de justice menstruelle réduit ces libertés et prive les femmes de leur pleine citoyenneté.

Reconnaître la précarité menstruelle, c’est donc reconnaître qu’elle touche au cœur du vivre-ensemble. Elle nous oblige à interroger nos priorités collectives et nos politiques publiques. Elle nous rappelle que le développement durable ne peut être atteint si des millions de citoyennes sont empêchées, chaque mois, de vivre dans la dignité.

La précarité menstruelle n’est pas une fatalité : c’est une injustice que nous pouvons corriger. Mais pour la combattre, il faut d’abord la nommer, l’expliquer et la comprendre. C’est à ce prix qu’elle pourra cesser d’être un tabou silencieux pour devenir un enjeu de société assumé, débattu et transformé en droit.